« Je parle donc je suis » – Par Gorgui Wade Ndoye, Journaliste

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Réputé, terre d’hospitalité, le Sénégal a réussi à se donner le qualificatif « pays de la teranga ». Au-delà d’un slogan « publicitaire » ou de « marketing territorial », force est de lui reconnaitre, malgré des soubresauts, sa relative exemplarité démocratique en Afrique (Dahou & Foucher, 2004 :5) et son modèle de cohabitation pacifique.

En conjuguant de nombreux mécanismes (sociaux, culturels, politiques…) tels que les mythes des origines, le cousinage à plaisanterie, le pluralisme spirituel ainsi que des institutions juridico-politiques relativement fonctionnelles, une sorte de « pax senegalesa » a pu se forger dans le processus de construction du Sénégal contemporain. Or, en tant qu’outils de médiation et de vulgarisation, les médias dits de masse ont, non seulement contribué, à cette cohabitation pacifique, mais aussi à construire l’imaginaire d’une terre pacifique. Le plus souvent, c’est en mettant en avant des acteurs publics porteurs de consensus sociaux (leaders confrériques et autres autorités religieuses de référence, hommes politiques, diverses personnalités…), militants d’un narratif autour d’un pays « béni », « épargné » des démons de la division.

Les différents travaux de la 4e Édition du « Gingembre de ContinentPremier », décembre 2022, sur « Le Vivre Ensemble » axés sur « Médias et Cohésion sociale » ont fait un diagnostic sans complaisance de la société sénégalaise actuelle où le plus souvent la parole n’est plus productrice de sens, de vérités partagées. S’y ajoute une perte de confiance et d’influence envers des médias traditionnels bousculés par des réseaux sociaux qui, malgré leur rôle dans la démocratisation de l’espace public, constituent un vrai danger pour la cohésion sociale.

La libéralisation des médias dans les années 1990 a permis un accès plus facile à la parole publique. L’avènement du web au début des années 2000 et surtout celui des médias socio-numériques, à partir de la moitié de cette décennie, ont consacré un espace public plus ouvert, fragmenté où la liberté de parole est quasi-totale. Depuis lors, l’espace public a vu émerger de nombreux profils d’acteurs qui ont, pour certains, une prise de parole mettant en mal l’image d’un Sénégal, un pays « sûr » dans une Afrique de l’ouest traversée par une instabilité presque chronique. L’émergence ou la multiplication sur la place publique d’une parole excessive et des dérives médiatiques constituent dès lors une réelle préoccupation pour la démocratie et le vivre ensemble.

Car, c’est de l’expression de notre bienséance sociale et de notre bienveillance collective qu’il s’agit. « La qualité de notre parole publique impacte la qualité de notre cohésion sociale », argumente très fortement, le professeur Patrice Corréa, Directeur de l’Unité de Formation et de Recherches, Civilisations, Religions, Arts et Communication de l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis. « C’est la parole qui mène le monde », disait Sophocle. La parole, en effet, est l’une des facultés les plus caractéristiques de l’être humain.

Médias et technologies numériques, sous nos cieux comme ailleurs, augmentent le poids et donc l’impact des mots, en leur donnant une résonance supplémentaire, par une capacité performative liée à la puissance déterministe de la technique. Tant est si bien que, distraits ou bluffés par la technique, emportés par le désir de présentation de soi, de promotion de son image projetée, nos concitoyens et même nos contemporains semblent accorder plus d’importance à la visibilité et à l’audibilité qu’au contenu et les impacts de leur parole médiatisée, « technologisée ». « Voilà que pointe ce que le Professeur Corréa appelle la parole excessive, le dérapage médiatique, comme expression de la contrefonction de la parole, créatrice de vie par excellence, liant social, ciment de communauté et condition de possibilité de la promotion de toute dignité́ humaine ».

Le dérapage médiatique est un usage inapproprié de la parole à travers les médias, une parole violente, stigmatisante, dégradante, manipulée, privative de dignité, une parole inculte, non documentée, non vérifiée, mais surtout une parole intentionnellement agressive. Que doit-on dire dans l’espace public ? Quelle intention est derrière notre parole médiatisée ou médiatée par les technologies numériques ? Que vise-t-on, en dernière instance, quand nous utilisons les médias et /ou les technologies numériques ? Autant de questions soulevées par l’universitaire.

Toutes les sagesses, les philosophies, les traditions (religieuses, spirituelles ou intellectuelles) convergent au moins sur la puissance de la parole, de son importance et de ses enjeux… La parole fait le monde, c’est qu’elle le rend existant à tout le moins sur le plan du sens. Elle met les choses en mouvement construit des espaces vie et des passerelles d’un humanisme fondamental et peut-être intégral. Parce que, la parole est vitalité et vitalisante. Ainsi, du point de vue d’un certain nombre de ses enjeux. Professeur Corréa décortique la parole pour mieux faire saisir ses différentes portées.

La parole bienveillante, est facteur de vivre ensemble, elle révèle notre identité́, on aurait pu emprunter et transformer la formule cartésienne en disant : « je parle, donc je suis ».
La parole a une fonction de liance et de relance, elle nous engage, nous lie, nous relie, nous délie et nous fait faire communauté, société… La parole a une vertu curative exorcisante, elle nous libère de nos peurs en nous ôtant des prisons arbitraires de nos propres systèmes, nous guérit tant psychologiquement que spirituellement et, en substituant une confrontation intellectuelle à une confrontation physique, la parole nous permet de tendre vers l’idéal de paix. Elle a donc une valeur démocratique fondamentale. « Elle est même la sève nourricière de la démocratie et dans des situations anti-démocratiques, elle crée l’en-commun ou pour le dire autrement « une agora du sens » (Hannah Arendt) ».

En somme une parole bienveillante est gage du renforcement de notre contrat du vivre-ensemble, de la cohabitation pacifique en s’efforçant de préserver les équilibres sur lesquels repose l’idéal de paix : la différence, la diversité, la complémentarité, l’estime des autres, la compréhension, la tolérance, le dialogue, bref l’intérêt général comme le suggère les bases théoriques de la communication non violente développées par Marshal Rosenborg. Quand la parole est malveillante, elle est dépouillée de toute sa substance fondatrice et fécondante et de sa vocation originelle, elle se dévoie soit intentionnellement, soit par ignorance. « Dès lors, non seulement la parole publique devient révélatrice, mais aussi promotrice de ce qui, en l’humain, est le moins appréciable, l’égoïsme, la conquête, la domination, la jalousie, l’intolérance », souligne Corréa.

La violence verbale, psychologique, morale, voire spirituelle, peut avoir des effets bien pires que ceux de la violence physique, car elle touche à l’essentiel voire l’essence de l’homme. La parole peut être aussi privative de dignité, intentionnellement violente. Elle consiste alors, au nom d’un égoïsme excessif, en l’expression d’une privation de la dignité d’autrui et, par conséquent, d’une violence culturelle, sociale ou fondée sur la couleur de peau, en confisquant l’humanité des autres, en la niant. Rappelons-nous des épisodes les plus sombres dans la trajectoire des sociétés humaines : la traite négrière, le colonialisme, le nazisme et le fascisme européen, le massacre des Rohyngas, l’assassinat des moines de Tibhirine, en Algérie, l’apartheid en Afrique du Sud, le Génocide des Tutsis au Rwanda, etc. C’est la dignité de la personne, des groupes de communautés, des catégories autres, qui est bafouée, niée, souillée. Cette parole est forcément violente et assassine.

Le racisme, la xénophobie, le sexisme sont souvent révélés par la parole privative de dignité humaine.
Parfois, la parole peut être maladroite, elle est certes non intentionnellement violente, mais dépréciative tout de même. Elle souffre ainsi d’une insuffisance intellectuelle, d’un déficit d’informations ou d’informations erronées, et exprimées souvent dans une attitude de bonne foi, pour faire entendre une idée, une position, un sentiment. Ainsi, une parole maladroite est d’autant plus regrettable qu’elle peut reposer sur une naïveté, une inculture ou inattention qui frise la normalité. Elle est tout aussi porteuse de germe de crise en raison de ses limites, mais peut être rattrapée par la correction qui repose sur la non-intention de nuire.

El Hadji Gorgui Wade Ndoye. Journaliste accrédité auprès des Nations-Unies, à Genève.
Directeur du magazine panafricain Continentpremier.Com.
Initiateur du « Gingembre Littéraire » sur « Le Vivre Ensemble »

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